| Les
nouveaux héros d’Israël
Noam Sheizaf
a vingt neuf ans; il est lieutenant de réserve dans l’armée
israélienne. Fin septembre, l’association Dor Shalom l’
invitait à Bruxelles afin de témoigner dans des cénacles
divers (communauté juive, monde politique, associatif, universitaire…)des
raisons qui l’ont poussé lui et des centaines d’autres
soldats et officiers combattants à refuser de remplir leur période
de réserve dans l’armée tant que leur mission implique
l’occupation d’un autre peuple. Dans une société
où l’armée est une institution « sacrée
», ce n’est pas un choix aisé ; mais pour Noam, l’occupation,
la colonisation, la répression ne sont pas des missions d’une
armée de défense d’un pays démocratique et
n’ont pas pour but de lutter contre le terrorisme. Au contraire,
fort de son expérience militaire de quatre ans et demi dans les
territoires palestiniens, il constate que l’occupation, vieille
déjà de 36 ans, a contribué à construire l’infrastructure
terroriste. Entretien.
Refusnik,
c’est une autre dénomination pour désigner les pacifistes
?
Pour ma part,
je ne me considère pas comme pacifiste. J’ai effectué
normalement mon service militaire, parce que Israël a évidemment
le droit de se défendre, notamment contre les extrémistes
du Hamas. Ce qui ne signifie pas que notre armée a tous les droits.
J’ai fait mon service dans les territoires occupés. J’ai
vu comment s’organisait la répression des populations palestiniennes.
Depuis la seconde Intifada, avec un groupe de réservistes, nous
avons décidé de refuser d’effectuer nos rappels sur
le terrain.
Si l’Etat
d’Israël est attaqué, demain, vous reprendrez les armes
?
Absolument.
Il existe certes des refuzniks totaux, mais ce n’est pas le cas
de notre association « Courage to refuse », créé
en janvier 2002. Chaque groupe de refuzniks possède sa philosophie
propre. Le groupe le plus ancien a été fondé au moment
de la guerre du Liban, en 1982. Il y a aussi des groupes de refuzniks
lycéens. Dés la fin de leur études, ils refusent
de faire leur service. Il existe enfin des objecteurs de droite, qui refusent
de faire leur service parce qu’ils ne veulent pas évacuer
par la force certaines colonies illégales.
Quel
est le prix à payer pour un refuznik, dans la société
israélienne ?
Un séjour
d’un mois en prison, en principe chaque année. C’est
le tarif, puisque comme officier de réserve, nous sommes rappelés
un mois par an sous les drapeaux. En prison, nous sommes plus ou ùmoins
bien traités, selon notre statut. Moi, je suis journaliste sportif,
il y a aussi pas ùmal de médecins… Ceux qui ont un
boulot n’ont pas trop à se plaindre. En principe, quand nous
sommes arrêtés, nous continuons à percevoir notre
salaire. Mais certaines directions d’entreprises tentent de licencier
les refuzniks.
Comment
êtes vous percus par la population ?
En général
nous sommes mal vus. En Europe, vous ne vous rendez pas compte à
quel point la société israélienne vit constamment
avec un sentiment de menace existentielle. Cela s’explique par le
souvenir de l’holocauste, bien entendu, mais aussi par la multiplication
des attentats suicides. Le refuznik reste perçu comme un traître
à la patrie. Pas seulement par la droite, mais également
par la plus grande partie de la gauche.
Malgré
cette stigmatisation, une démarche comme la votre est-elle fréquente
?
Le nombre
de refuzniks adhérents à Courage to refuse est stable. Environ
500. Au départ, nous avons rencontré un grand succès.
Maintenant nous plafonnons. Il est difficile d’évaluer le
nombre total de refuzniks dans le pays. Car tous ne sont pas recensés.
Certains résistent seuls dans notre coin, sans s’afflier
à une association comme la nôtre. Le statu quo va sans doute
perdurer, sauf si l’armée israélienne hausse encore
le ton et mène une répression encore plus dure dans les
territoires occupés (depuis cette interview, un groupe de pilotes
d’avion ont créé leur association de refuzniks).
Quelle
est votre motivation principale ?
Nous voulons
lancer un message clair : l’occupation est illégitime et
immorale. Les colonies, c’est le grand problème. Je le répète,
nous ne sommes pas des pacifistes. Nous disons aux dirigeants israéliens
: évacuez les colonies. Laissez les territoires aux Palestiniens.
Et continuez la guerre contre le terrorisme.
A vos
yeux, le terrorisme ne justifie pas les colonies ?
Le terrorisme,
personne n’y échappe en Israël ! Il tue aussi les refuzniks…J’ai
habité à Tel Aviv, je sais de quoi je parle. Tous les matins,
j’avais la peur au ventre avant de monter dans l’autobus.
J’ai vu des types sauter sur une bombe à deux cents mètres
de chez moi. Mais les colonies alimentent le terrorisme. Le bouclage des
territoires, la pression incroyable qui s’exerce sur la population
palestinienne…renforcée dans son sentiment d’humiliation
quotidienne. Et ce ne sont pas les soldats, mais les civils des deux côtés
qui souffrent le plus du terrorisme.
Ne vous
sentez-vous pas de plus en plus seuls dans votre résistance au
rouleau compresseur de Sharon et de ses alliés ? (Interview
réalisée avant le Pacte de Genève)
La seconde
intifada a complètement fait basculer la gauche israélienne.
La droite a manipulé les citoyens. Elle les a convaincus que nous
faisions face à un second holocauste. Et que Sharon est en train
de mener une véritable guerre de survie pour l’Etat d’Israël.
Une dialectique subtile fonctionne entre la droite chez nous, et les terroristes
du Hamas. A chacun de ses attentats, la droite israélienne gagne
encore un peu plus de terrain. Et la colonisation renforce évidemment
les extrémistes palestiniens. Le grand échec de la gauche
est de ne pas avoir réussi à enrayer l’escalade de
la peur, d’un côté comme de l’autre. Le centre
de gravité de la vie politque s’est nettement déplacé
vers la droite, chez eux comme chez nous : le Fatah d’Arafat est
moins fort qu’avant, la gauche israélienne piétine.
C’est un cercle tragique : les extrémistes deviennent plus
forts partout.
Le gouvernement
Sharon a parlé d’expulser Arafat, voire de le tuer. Un nouveau
pas en arrière ?
Personnellement,
je n’aime pas Arafat. Il a commis beaucoup d’erreurs. Mais
ce n’est pas aux Israéliens de décider qui doit diriger
les Palestiniens. C’est à eux de prendre en main leur avenir,
avec les dirigeants qui souhaitent. S’il existe un problème
avec Arafat, ce n’est pas à de le changer, mais à
son peuple.
Etes-vous
partisan de l’envoi d’une force d’interposition internationale,
pour séparer les belligérants et les contraindre à
une paix négociée ?
Il serait
préférable que le premier pas viennent de nos deux peuples.
Je ne suis pas nécessairement pessimiste pour l’avenir. La
société israélienne est très dynamique. Les
majorités politiques peuvent très vite changer. Sharon ne
sera pas éternel. Il a été mouillé dans dans
des affaires de corruption. Les dossiers sont à l’instruction.
En principe, il est encore au pouvoir pour trois ans. Mais je suis convaincu
qu’il tombera avant.
Il y
a quelques semaines, dans Le Monde, Avraham Burg, député
travailliste et ancien président de la Knesset écrivait
que « la nation israélienne n’est plus aujourd’hui
qu’un amas informe de corruption, d’oppression et d’injustice.
Le sionisme est mort, et ses agresseurs se sont installés dans
les fauteuils du gouvernement à Jérusalem ». Dur,
dur ?
Le grand
problème du sionisme, c’est la colonisation. Je partage l’avis
du célèbre écrivain israélien Amos Oz : la
société israélienne mène deux guerres. Une
guerre juste, contre les extrémistes islamistes. Une guerre injuste,
pour la colonisation. Notre pays ne peut pas gagner la guerre juste en
continuant la guerre injuste. Pour gagner la guerre juste, il est urgent
d’arrêter la colonisation et la pression sur les populations
civiles palestiniennes. Il faut donner aux Palestiniens le territoire
auquel ils ont droit.
(Prpopos
recueillis par le Journal du Mardi)
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