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Rencontre
avec Samah Atout
17 décembre 2006
Samah
est une des coordinatrice de FFIPP: la “Faculty For Israeli-Palestinian
Peace”.
Nous l’avons rencontrée le 17 décembre 2006 à
Bruxelles.
[Dor
Hashalom]: Qu’est-ce que FFIPP ?
[Samah]: FFIPP est un réseau de de facultés palestiniennes,
israéliennes et internationale, comprenant aussi un réseau
international d’étudiants, qui oeuvrent ensemble à
la fin de l’occupation et une paix juste.
Nous organisons 3 types d’activités: des stages en Palestine
dans des ONG pour des volontaires étrangers, des tournées
de conférences sur la situation en Palestine et des délégations
sur place.
Je suis actuellement en Belgique afin de mettre sur pied la branche européenne
de la FFIPP. J’espère ouvrir notre bureau en janvier.
Comment
es-tu devenue une militante de la Paix ?
Ça remonte à mon enfance. Un jour, je suis rentrée
de l’école furieuse et j’ai raconté à
ma mère comment “ces salauds de Juifs” avaient lancé
des gaz lacrymogènes dans mon école (les Palestiniens ne
parlent jamais des “Israéliens” mais des “Juifs”).
Quelques jours après, ma mère a pris congé et m’a
emmenée une journée à Eilat (il était encore
possible de se déplacer à l’époque). Le soir,
elle m’a demandé de lui raconter ma journée, je lui
ai dit “j’ai joué sur la plage avec une autre petite
fille, j’ai acheté une glace, …”. Alors elle
m’a dit: “Dis-toi bien que cette gentille petite fille, c’est
une Juive et que ce marchand de glace, c’est aussi un Juif.”.
Ça m’a fait un choc de voir que les Juifs ça pouvait
être autre chose que ces soldats en armes détestés.
Ça a été le début de ma démarche pacifiste.
Je fais partie de plusieurs ONG en dehors de FFIPP et j’achève
cette année un mastère en éducation à la paix.
Samah,
tu vis à Naplouse. Parles-nous un peu de la vie quotidienne là-bas.
Naplouse est un centre économique de la Cisjordanie. Elle est considérée
comme une ville de riches, habitée par l’élite. Mais
Naplouse a toujours été à la pointe de la résistance.
Les Israéliens l’appellent l’ ”usine à
kamikazes” et ont surnommé son université l’
“université de la mort”. Depuis 6 ans, il n’y
a pas eu un jour où l’occupation ne s’y est pas fait
sentir, d’une manière ou d’une autre. C’est un
peu le baromètre d’occupation de la Cisjordanie: si la situation
est calme à Naplouse, elle est calme partout !
Avec
une carte d’identité de Naplouse, il est beaucoup plus difficile
de se déplacer, on n’a pas le droit de voyager dans les environs.
De toute façon les déplacements sont extrêmement compliqués
avec tous les barrages: pour aller de Naplouse à Ramallah ou à
Jenine, il faut 2 à 3 heures en ambulance, 3 à 4 heures
en taxi, au lieu d’une demi-heure à trois-quarts d’heure
en temps normal. Depuis la Deuxième Guerre du Liban c’est
encore pire: 5 heures. La situation s’est vraiment détériorée
à tous points de vue depuis cet été, et en général
depuis que la gauche est à la Défense. Maintenant en plus,
la communauté internationale ne fait plus attention à nous.
A
Naplouse, l’occupation se ressent constamment. L’armée
israélienne est toujours dans les rues, à patrouiller, à
fouiller les maisons, à en détruire, … Ma propre maison
a été fouillée 7 fois. Pourtant ma famille n’a
pas vraiment le profile d’un nid d’activistes: mes parents
sont agés, mon frère aîné travaille pour Motorolla,
mon frère cadet est manager chez Jawal (la compagnie de mobilophonie
palestinienne), et je suis une militante de la Paix. Quand ils fouillent
une maison, ça se passe souvent mal, ils cassent des choses. En
général, les soldats enferment la famille dans une pièce
et se déploient dans la reste de la maison. Parfois ils s’y
installent, pour un jour, ou deux, ou plus; on ne sait jamais à
l’avance. Parfois c’est pour y placer un sniper. Les soldats
sont pour la plupart des petits jeunes à qui on a confié
une arme et qui se croient des chefs. La dernière fois que les
soldats ont fouillé ma maison, ils y ont mis le feu, nous ne savons
pas pourquoi. Nous étions toujours enfermés dans une pièce,
nous avons été intoxiqués par la fumée, mon
père et mes deux nièces en ont gardé des séquelles
respiratoires. Quand les pompiers (palestiniens) sont arrivés,
les soldats n’étaient pas encore partis. Ils ont apparemment
un peu paniqué et ont appelé d’autres soldats en renfort.
Ça a pris pas mal de temps avant qu’ils laissent les pompiers
faire leur travail. Ce genre de choses arrive tous les jours. C’est
particulièrement difficile pour les pères de famille: ils
se sentent humiliés, voient leur famille en danger sans pouvoir
agir. Leur status au sein de la famille en prend un coup, cela participe
au dérèglement de la société.
Oui,
mais l’armée doit bien assurer la sécurité
!
60% des personnes tuées ont moins de 18 ans. Quand ils ont fini
l’école, ils traînent en rue. C’est vrai, quand
ils voient une jeep de l’armée, ils lancent des pierres …
et les soldats répliquent avec des balles. C’est juste des
jeux de gamins inconscients et frustrés, pas des vrais combats.
La nuit, oui, il y a des vrai escarmouches avec des combattants armés,
mais la journée jamais, c’est juste des gamins qui lancent
des cailloux.
Ces gosses sont la cinquième génération de conflit.
Ils ne connaissent que ça: la frustration de voir des soldats dans
les rues, l’humiliation de voir leur père rabaissé.
Et puis il n’y a rien à faire: pas de travail, pas d’avenir.
Naplouse est comme une grande prison dont on ne peut pas sortir.
Il est très difficile de parler à ces gamins, ils sont très
agressifs. Pas évident de faire avec eux un travail d’éducation
à la paix.
Pour les étudiants, ce n’est pas facile non plus. Les étudiants
qui ne sont pas originaires de Naplouse sont face à un dilemme:
soit ils doivent louer une chambre en ville et c’est très
cher, soit ils doivent faire la navette tous les jours et endurer les
barrages. Parfois ils ratent les cours. Parfois, c’est le professeur
qui n’arrive pas. Les étudiants sont en général
très motivés et font énormément d’efforts.
L’université est extrêmement politisée entre
les supporteurs du Hamas ou du Fatah, mais dans la plupart des cas, c’est
dans une optique purement interne à l’université:
les étudiants voteront pour le parti leur sera le plus profitable
au sein de l’université, qui leur garantira les meilleurs
services, sans considération du programme politique au sens large.
Après le diplôme, il est difficile de trouver un travail.
Il y a près de 70% de chômage en Cisjordanie. Les usines
sont fermées, les déplacements sont quasi impossibles, et
les produits chinois à bas prix cassent ce qui reste de marché
! Ces produits chinois sont une vraie plaie pour notre économie.
Environ 25% des gens travaillent pour l’Autorité Palestinienne,
et maintenant l’Autorité Palestinienne est presqu’en
faillite.
Pour
les gens il n’y a que 2 possibilités: soit trouver un travail,
n’importe lequel, soit partir. L’émigration est actuellement
plus forte qu’elle ne l’a jamais été ces 15
dernières années.
Pour ceux qui restent, il n’y a plus de normalité, plus d’espoir,
plus d’espace, et cela mène certains à l’auto-destruction.
Une autre conséquence: il devient très difficile de se marier,
puisqu’on n’a pas de travail et pas de possibilité
d’entretenir une famille. Un nouveau phénomène est
apparu: certains jeunes concluent un pseudo-mariage: une espèce
de faux contrat de mariage signé devant 2 témoins. Evidemment
cela n’a aucune valeur légale et ils ne vivent pas ensemble.
Ces faux mariages choquent beaucoup de monde à commencer le Hamas
qui y est farouchement opposé.
L’alcoolisme a beaucoup augmenté parmi les jeunes.
Toutes conséquences de l’occupation qui aux yeux des gens
sapent nos valeurs.
Et
les vrais “combattants armés” ?
Les “combattants” sont pour la plupart des gosses de 16 à
21 ans. Le vrai problème est que la police ne peut pas faire régner
l’ordre: l’armée israélienne ne la laisse pas
agir. Ces gamins ont des armes et comme il n’y a pas de policiers
en face, ils se prennent pour des caïds. Certaines de leurs actions
sont vraiment étranges … et n’ont pas grand chose à
voir avec la résistance. Il est de notoriété publique
à Naplouse qu’on peut faire appel à eux pour des coups
de main, et contre paiement.
Un de nos volontaires étrangers, un Américain, s’est
fait kidnapper l’été passé. Nous avons enquêté
nous-mêmes et avons repéré son lieu de détention
assez vite. Il était détenu par un de ces groupes de petits
caïds, dans un des 4 camps de réfugiés de Naplouse.
Rien de vraiment dangereux. Nous nous sommes retrouvés dans une
situation surréaliste: la police palestinienne ne pouvait rien
faire faute d’autorisation de la part des Israéliens. Nous
avons appelé l’Ambassade Américaine: ils nous ont
dit que l’affaire était étudiée en haut lieu.
Nous leur avons répondu qu’il n’y avait rien à
étudier, que nous savions où leur concitoyen était
détenu et qu’il suffisait de demander aux Israéliens
d’autoriser la police palestienne à intervenir. Finalement,
l’affaire a été réglée par l’entremise
d’un notable de Naplouse, l’ex-maire, qui étrangement
résoud beaucoup de ce genre de situations. Curieusement la presse
est toujours présente. Notre volontaire américain avait
été bien traité. Ses kidnappeurs avaient été
très gentils avec lui, mais leurs conversations étaient
assez limitées car ils ne parlaient pas anglais. Tout ce qu’ils
pouvaient lui dire c’était “I love you. You love me.”
!
A mon avis, la plupart de ces groupes de “combattants armés”
ne sont que de la plaisanterie. Le jour où la police pourra faire
son boulot, le problème disparaîtra.
Comment
les gens considèrent-ils ton travail ?
Tu ne peux pas dire aux gens que tu travailles pour la paix. Le mot “paix”,
c’est comme le mot “normalisation”, pour la plupart
des gens c’est synonyme de trahison. Ils en ont tellement vu, ils
ont tellement souffert, que même s’ils n’aspirent qu’à
ça, ils ne peuvent pas en parler d’une manière aussi
directe. Il faut aborder le sujet par la bande, parler de “démocratie”.
Démocratie, oui, c’est un mot qu’on peut employer.
De la même manière, les enfants qui viennent à nos
activités ne viennent pas pour l’éducation à
la paix, mais juste pour faire quelque chose après l’école.
Il faut aborder ces enfants avec beaucoup de précaution afin de
ne pas les effaroucher, ni eux ni leurs parents. Par le biais de jeux
et de mises en situation nous essayons de leur apprendre à gérer
leur agressivité, à résoudre les conflits d’une
autre manière; mais sans jamais prononcer le mot “paix”!
Ce
n’est pas trop difficile en tant que femme ?
Effectivement, la société palestinienne est encore très
traditionnelle. Pendant 2 ans, j’étais la seule femme à
Naplouse à effectuer des missions pour le Croissant Rouge. De la
même manière, au début, seulement des garçons
venaient à nos activités. Maintenant il commence à
y avoir des filles aussi.
Qu’est-ce
que les gens ont pensé du retrait de la Bande de Gaza ?
Ils ont considéré que c’était un piège
de la part des Israéliens. Une manoeuvre pour montrer au monde
que les Palestiniens n’étaient pas dignes de confiance.
Que
penses-tu de la situation politique, comment va-t-elle évoluer
à ton avis ?
Je suis persuadée que le Hamas va évoluer d’une manière
plus pragmatique. Il y a déjà un courant au sein du parti
qui est prêt à négocier. Ils savent bien qu’ils
ne peuvent pas gagner face aux Israéliens. Mais si des élections
anticipées sont organisées, je crois que c’est le
Fatah qui gagnera: les gens en ont assez, ils n’en peuvent plus,
ils veulent que l’argent revienne, que les salaires soient payés.
Malheureusement, le Fatah ne s’est pas vraiment réformé.
Les Américains ont investi beaucoup d’efforts dans la refonte
du Fatah, entre autre afin d’éliminer la corruption, mais
je pense que cela n’a pas marché.
La Communauté Internationale devrait faire pression sur Israël
afin de reprendre les négociations. Il faudrait aussi que le niveau
des négociateurs palestiniens s’améliore: nous sommes
malheureusement souvent représentés par de véritables
incapables, qui ne lisent même pas ce qu’ils signent.
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