Le texte ci-dessous est la version longue de la carte blanche que nous avons publié dans Le Soir du mercredi 16 août 2006. Ce texte est daté du mardi 8 août 2006.


Renoncer à la force

Aujourd’hui comme hier, la force et la violence font la loi au Proche-Orient. Du Liban, de Gaza et d’Israël, nous parviennent des images terribles de destructions, de morts et de familles en fuite. Nous sommes profondément touchés par le sort de toutes ces populations obligées de fuir les bombardements ou de se terrer dans leurs caves. Nous pensons notamment à Haïfa et à sa région où il y a quelques mois Dor HaShalom participait à un programme d’échange de jeunes. Solidaires des habitants d’Israël, éprouvés par les tirs de roquettes au nord et au sud du pays, nous sommes également ébranlés par les souffrances des peuples libanais et palestinien qui subissent de plein fouet les conséquences humanitaires dramatiques des opérations militaires en cours.

En dépit de la similitude de l’élément déclencheur - l’enlèvement de soldats israéliens -, il importe néanmoins de souligner que les offensives israéliennes à Gaza et au Liban se situent dans des contextes politiques très différents.

A Gaza, suite aux tirs répétés de roquettes palestiniennes et à l’enlèvement du soldat Gilad Shalit, le gouvernement israélien a lancé une action militaire massive, frappant tant les institutions politiques de l’Autorité palestinienne que ses infrastructures économiques et sociales. Bombardement d’une centrale électrique, destruction de canalisations, arrestation d’une soixantaine d’élus et de ministres palestiniens : on peine à saisir le lien entre certaines actions menées et les objectifs déclarés de l’opération. Les victimes civiles se comptent par dizaines, les dégâts matériels s’élèvent à des millions d’euros. Or, malgré le retrait unilatéral opéré l’été dernier, la bande de Gaza reste sous le contrôle, notamment économique, d’Israël. Elle fait partie intégrante de l’ensemble des territoires palestiniens dont la portion la plus large, la Cisjordanie, demeure, elle, sous occupation israélienne. La perspective de la création d’un Etat palestinien souverain et viable continue d’être compromise par la poursuite de la colonisation.

Au Liban, ripostant à la capture de deux de ses soldats par le Hezbollah à la frontière nord, Israël a entamé une offensive de grande ampleur, bombardant toute la région sud, plusieurs quartiers de Beyrouth et de nombreuses cibles dans le reste du pays. Mais, l’arrière-plan du conflit israéo-libanais diffère foncièrement de celui qui caractérise les rapports israélo-palestiniens : le Liban est un Etat souverain, dont le sud a été entièrement évacué par Israël en 2000 – retrait constaté par les Nations Unies. Pourtant, le sud-Liban reste aux mains du Hezbollah, mouvement terroriste chiite, qui échappe totalement au contrôle du gouvernement central libanais. Soutenue par la Syrie et par l’Iran, dont le président, Mahmoud Ahmadinejad, ne manque pas une occasion de déclarer qu’Israël doit être rayé de la carte, cette milice fortement armée et bien entraînée poursuit des objectifs pour le moins ambigus. Ses actions ont l’appui déclaré de ses parrains syriens et iraniens, qui pour diverses raisons, ont intérêt à voir se maintenir l’instabilité à la frontière israélo-libanaise. En réponse à l’offensive israélienne, le Hezbollah pilonne désormais quotidiennement les villes et villages du nord d’Israël, jusque Haïfa, troisème ville du pays. Depuis le début des hostilités, près de 40 civils israéliens et environ 900 civils libanais ont payé de leur vie l’incapacité des belligérants à résoudre autrement que par la force leurs différends. Quelques 300.000 Israéliens et 900.000 Libanais ont été contraints de fuir leur foyer pour échapper à des bombardements.

Israël a naturellement le droit de défendre ses citoyens et de riposter à des attaques contre son territoire. L’envoi délibéré de roquettes sur des civils israéliens comme l’utilisation de boucliers humain par les miliciens du Hezbollah est injustifiable. Cependant, il y a des raisons sérieuses de douter de la proportionnalité et même de la pertinence de la réaction israélienne. Outre les centaines de victimes civiles, les opérations ont entraîné le déplacement d’un quart de la population libanaise. L’économie libanaise à peine reconstruite est en ruine. Nous sommes aussi frappés par le décalage entre l’ampleur des forces déployées par l’armée israélienne et la faiblesse des résultats obtenus. Cette campagne militaire n’a permis à ce jour ni d’obtenir la libération des soldats enlevés, ni la cessation des tirs de roquettes du Hezbollah sur Israël, tandis que les dommages énormes causés au Liban profitent à la milice chiite en renforçant sa popularité au sein de la population libanaise et du monde arabo-musulman.

Ces échecs tragiques devraient convaincre les uns et les autres qu'il n'y aura pas de stabilité dans la région tant qu’une solution politique n’aura pas été atteinte. En tant qu’organisation juive attachée à Israël et soutenant le camp de la paix, Dor HaShalom tient à exprimer son scepticisme à l’égard de la stratégie suivie par les responsables israéliens et son indignation face au caractère démesuré des opérations actuelles. La sécurité et l’épanouissement de l’Etat d’Israël passent par une pacification durable de la région. Comme le dit Menachem Klein, ancien conseiller du Premier ministre Ehoud Barak, «la guerre n’est pas une méthode pour conquérir la paix. » Seul un règlement global du contentieux israélo-arabe et une solution équitable à la question palestinienne, permettrait à Israël de construire des alliances solides avec les forces démocratiques du monde arabo-musulman et de contrer les éléments les plus extrémistes, toujours prompts à instrumentaliser la cause palestinienne pour servir leurs intérêts.

A cet égard, les évènements survenus à Gaza fin juin nous rappellent que depuis le début du processus d’Oslo, du côté israélien comme du côté palestinien, les forces politiques en présence n’ont pas été capables d’empêcher la répétition à échéances régulières de ces spirales sanglantes d’attaques, de représailles et de contre-représailles. Le vrai courage politique dans ces moments de crise serait de savoir résister aux provocations comme aux appels à la guerre et aux cris de vengeance. Trop souvent pourtant, les responsables modérés se laissent déborder par les courants les plus radicaux qui finissent par imposer leur volonté. Israël, qui est en position de force, a une grande part de responsabilité dans cette situation. Le refus systématique des gouvernements israéliens depuis plusieurs années d’accepter comme partenaires potentiels les représentants choisis par le peuple palestinien, témoigne que celui-ci ne cherche plus, pour l’instant, à résoudre le conflit par la négociation mais tente d’imposer une solution en redéployant ses troupes et ses colonies autour de ses objectifs stratégiques. Mais c’est aussi le désengagement de la communauté internationale depuis l’échec du sommet de Camp David, qui a conduit au pourrissement de la situation. Les tragiques évènements de ces dernières semaines démontrent une fois de plus que livrés à eux-mêmes, les adversaires sont incapables de sortir d’une logique de méfiance et d’affrontement.

Au Liban, d’autre part, l’escalade meurtrière de ces dernières semaines semble montrer qu’une politique de retraits unilatéraux ne suffit pas à garantir la sécurité. On ne peut s’empêcher de repenser aux négociations menées entre la Syrie et Israël qui, à l’époque du gouvernement Ehud Barak, furent si proches d’aboutir à un accord, avant d’être interrompues. La situation actuelle démontre de manière dramatique que l’isolement de la Syrie constitue un facteur d’instabilité. Son engagement dans un processus de paix paraît incontournable pour assurer au Liban et à Israël stabilité et sécurité.

Une action déterminée de la communauté internationale est indispensable pour briser le cycle de violence et relancer des pourparlers pour parvenir à une paix juste. Il est impératif que le Conseil de Sécurité des Nations Unies adopte une résolution contraignante exigeant l’arrêt immédiat des opérations militaires, la libération de tous les otages, le désarmement de toutes les milices et le respect des populations civiles. Les Etats qui ont les moyens d’influer sur les parties en conflit doivent peser de tout leur poids pour obtenir un cessez-le-feu et les amener à négocier. Au-delà, il nous semble nécessaire qu’à l’avenir, une force internationale d’interposition soit envoyée dans tout territoire évacué par l’armée israélienne - que ce soit dans les territoires palestiniens ou à la frontière israélo-libanaise - avec pour mandat de protéger les populations civiles des deux côtés de la frontière, tant qu'un accord politique global et définitif n'aura pas été trouvé.

Nous appelons le gouvernement belge et l’Union Européenne à mobiliser les moyens diplomatiques à leur disposition pour parvenir au plus vite à un arrêt des hostilités. Dès que le bruit des armes aura cessé, nous attendons des autorités belges et européennes qu’elles mettent tout en œuvre pour rétablir de véritables négociations entre Israël et ses voisins en vue d’un accord de paix définitif. Seul des compromis acceptés par les différentes parties permettront de responsabiliser les protagonistes et de garantir la sécurité et l’avenir de toute la région.