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Vendredi 3 juin 2005
Garder
le cap Genève
Qui aurait
imaginé qu'un jour le camp de la paix ferait cause commune avec
Ariel Sharon pour obtenir l'évacuation de la Bande de Gaza? Mais
pour quelle solution?
La vie politique
israélienne a toujours été compliquée et pleine
de rebondissements. Cela étant, peu d'observateurs auraient imaginé
qu'un jour le camp de la paix ferait cause commune avec Ariel Sharon -
l'homme qui incarna la colonisation des territoires - pour obtenir l'évacuation
de la Bande de Gaza. En réalité, la constitution de cette
alliance improbable ne s'explique pas par la conversion tardive du Likoud
à la cause de la paix mais par le choix d'une «myopie consentie»
de chaque partenaire: ils ont accepté de faire un premier pas ensemble
sans savoir où ils iraient ensuite.
Pour comprendre cette stratégie étonnante,
il faut présenter les trois types de «solutions» à
long terme qui sont envisagées au sein de la société
israélienne.
- L'annexion pure et simple des territoires occupés
et le refus de la citoyenneté à la population palestinienne
qui y vit pour éviter que ceux-ci ne puissent peser dans la gestion
de l'Etat. La mise en oeuvre de ce projet reviendrait à établir
un système identique à celui de l'apartheid sud-africain,
il n'est soutenu que par l'extrême droite et la frange dure du Likoud.
- L'imposition par la force d'un redécoupage territorial
qui verrait l'annexion par Israël d'une partie large mais relativement
peu peuplée de la Cisjordanie. L'objectif inavoué serait
de conserver un maximum de terre avec un minimum de non- Juifs dessus
et de trouver ainsi l'équilibre «optimal» entre une
logique expansionniste et le souci de préserver une forte majorité
juive au sein de l'Etat d'Israël. Le tracé actuel du Mur de
séparation semble s'inscrire dans cette logique annexionniste.
- La négociation d'un accord basé pour l'essentiel
sur le droit international, comprenant les démarches suivantes:
l'évacuation des colonies; l'établissement de deux Etats
- l'un à majorité juive et l'autre à majorité
arabe sur base des frontières de 1967 avec d'éventuels échanges
de territoires; le partage de Jérusalem; et (au minimum) un dédommagement
financier pour les réfugiés palestiniens. L'initiative de
Genève constitue aujourd'hui l'incarnation politique la plus aboutie
de cette voie.
L'actuel plan de désengagement de Gaza est en contradiction
évidente avec la première piste - il a donc provoqué
la colère de la frange extrémiste des colons - mais peut
tout aussi bien aboutir à un redécoupage territorial imposé
qu'à la négociation d'un accord équilibré.
Ce plan recueille donc un large soutien - y compris du camp de la paix
- chacun espérant imposer sa solution sur le long terme.
Si le camp de la paix veut emporter ce combat à
venir, il doit faire preuve de lucidité et de détermination.
Dans la mesure où le gouvernement actuel mène une politique
de colonisation active en Cisjordanie et poursuit la construction d'un
mur qui va largement au-delà de la ligne verte, tout porte à
croire qu'il s'inscrit dans la perspective d'un redécoupage territorial.
Il est difficile de savoir si c'est par faiblesse ou par conviction que
le parti travailliste participe à cette dynamique mais cette participation
ne doit pas affecter la stratégie du camp de la paix: il faut consacrer
autant d'énergie à dénoncer cette stratégie
de long terme qu'à soutenir le plan d'évacuation actuel.De
manière plus générale, pour que la voix de la paix
soit écoutée en Israël, il faut que ceux qui s'expriment
en son nom cessent de nourrir des espoirs creux et se préparent
à un affrontement avec une large partie de l'establishment israélien.
Lors d'un récent voyage en Israël, nous avons eu l'occasion
de discuter de ces questions avec l'ensemble des composantes du camp de
la paix israélien mais aussi avec des acteurs associatifs et politiques
de la société palestinienne. A la fois mobilisés
et sceptiques, ils portent un regard lucide sur les années difficiles
qu'ils viennent de traverser et s'interrogent sur la suite des événements.
De ces différentes rencontres émergent quelques constats,
que nous voudrions partager ici.
Découragé par l'échec de Camp David
II et le lancement de la seconde Intifada, le camp de la paix s'est laissé
entraîner dans une logique de consensus national idéologiquement
bancale. Il y a perdu une partie de son identité et de sa crédibilité.
Affaibli, il est resté pendant longtemps inaudible. Nos interlocuteurs
en ont conclu qu'il est essentiel de toujours maintenir une ligne claire
et de ne pas sacrifier ses principes sur l'autel du soi-disant «intérêt
national».
De plus,
après 40 ans de contrôle militaire de la Cisjordanie et de
Gaza, il faut admettre le fait que l'armée israélienne adopte
des comportements similaires à ceux de n'importe quelle armée
d'occupation. Certaines recrues traitent avec mépris les civils
palestiniens, la hiérarchie militaire couvre certaines bavures
et il arrive fréquemment que les services de presse de l'armée
manipulent l'information donnée aux journalistes. Ces dérives,
révélées et dénoncées par les appelés
eux-mêmes, témoignent s'il en était encore besoin
que l'armée ne peut plus être considérée comme
un acteur neutre dans la dynamique politique interne et que sa place dans
la société israélienne doit pouvoir être remise
en cause.
Par ailleurs, les couches populaires israéliennes,
frappées de plein fouet par la crise économique, sont beaucoup
plus préoccupées par l'impact de la politique ultra-libérale
du gouvernement actuel que par l'évolution du processus de paix.
Si le camp de la paix veut rallier celles-ci à une solution négociée
et créer par là un meilleur rapport de force interne, on
ne peut faire abstraction de la question sociale et du débat sur
la place de chaque groupe (Arabes, Juifs orientaux, Juifs religieux, nouveaux
migrants,...) dans la société israélienne. Enfin,
du côté palestinien, la gestion de l'après-Arafat
a libéré les tensions qui traversaient l'establishment laïc
de la société. La génération «de Tunis»
qui occupait les places les plus en vue au sein de l'autorité palestinienne
est accusée de corruption et fortement contestée par les
jeunes du Fatah et la société civile. Ces clivages ne recoupent
pas forcément la grille de lecture opposant «extrémistes»
et «modérés». Les cadres plus anciens peuvent
être critiques sur l'usage de la violence tout en étant intransigeants
sur le fond - comme sur le problème des réfugiés
- tandis que certains jeunes estiment que la fin justifie les moyens mais
qu'il faudra être pragmatique une fois le rapport de force rééquilibré.
La place des uns et des autres, comme celle du Hamas, affaibli militairement
mais disposant d'une véritable assise populaire, sera vraisemblablement
l'enjeu d'un conflit larvé dont les contrecoups affecteront le
processus à venir.
Dans ce contexte confus, les choix stratégiques
sont difficiles. Nous sommes convaincus qu'il faut éviter de se
laisser porter par l'air du temps. Nous nous devons de défendre
toujours une ligne cohérente et ce indépendamment des aléas
de la vie politique en Israël comme en Palestine. C'est pourquoi
il faut continuer de soutenir tous ceux qui, de Haifa à Eilat en
passant par Tel-Aviv, Jérusalem et Beer-Sheva, pensent que l'avenir
d'Israël comme Etat sûr, démocratique et prospère
passe par un accord définitif avec l'Autorité palestinienne
basé sur les paramètres de Genève.
(1) Au nom du Comité de Dor Hashalom: Ilan Tojerow,
Gérald Goldstein, Jonathan Levy, Judith Lopes Cardozo, Raphaël
Gellert, Ariane Glikerman, Yves Goldstein, Patrice Haberkorn, Lisa Kriwin,
Nicolas Kriwin, Lola Lapiower, Noé Martens, Sandrine Resler, Michaël
Rusinek, Dan Schreiber, Christophe Soil, Coralie Stalberg, Jérémie
Tojerow, Jérémie Wald, Micha Wald
DOR HASHALOM:
pour soutenir Israël en diffusant un message de paix et non en soutenant
inconditionnellement son gouvernement, pour approfondir le débat
et susciter la réflexion, et parce que rien n'existait dans la
communauté pour leur génération, voici deux ans,
avec un groupe d'amis, a été créée l'asbl
Dor Hashalom (Génération pour la paix).
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