|
Avant de succéder à Miguel Angel Moratinos dans la fonction de Représentant spécial de l’Union européenne pour le Processus de Paix au Moyen-Orient, le diplomate Marc Otte a été ambassadeur de Belgique en Israël durant quatre ans (1992-1996). C’est en tant que conseiller auprès du Haut représentant Javier Solana pour les questions de sécurité et de défense européennes que Monsieur Otte participera à l’élaboration de la Feuille de route. Le mandat du Représentant spécial est fondé sur les objectifs politiques de l’Union européenne pour le processus de paix au Moyen-Orient. Ceux-ci comprennent une solution fondée sur deux Etats : Israël et un Etat palestinien démocratique, viable, pacifique et souverain, vivant côte à côte à l’intérieur de frontières sûres et reconnues, selon les dispositions de la Feuille de route. Le Représentant spécial agit sous l’Autorité du Haut Représentant Solana, appuyant son action dans la région, notamment dans le cadre du Quartet. Dans la présente interview accordée à Dor Hashalom, M. Otte nous confie sa vision concernant les perspectives qu’ouvre le retrait de Gaza. Il aborde la question du rôle joué par la Communauté internationale, et la nécessité du maintien de la Feuille de route. Il s’exprime également sur l’éventualité d’une victoire du Hamas lors des prochaines élections palestiniennes.
DOR HASHALOM : Monsieur Otte, en tant qu’ambassadeur belge, vous étiez à Tel Aviv entre 1992 et 1996. Vous avez donc connu toute la période du Gouvernement Rabin et les premiers mois de Netanyahu en tant que Premier ministre. Dix ans après l’assassinat d’Itzhak Rabin, la majorité des commentateurs s’accorde pour considérer son principal héritage, les accords d’Oslo, comme un échec. Souscrivez-vous à ce bilan ? MARC OTTE : Oslo a ouvert une vraie brèche dans l’histoire du conflit. Il s’agit de la reconnaissance mutuelle de deux mouvements de libération nationale. Face à la reconnaissance du sionisme, mouvement de création d’une nation pour les Juifs, Israël reconnaissait les aspirations palestiniennes à former eux aussi une nation. Rien de cela n’a changé depuis. Sharon a lui-même adopté l’idée qu’un Etat palestinien est une des conditions à la fin du conflit. Ce n’est donc pas l’esprit d’Oslo, mais la méthode, qui a échoué. L’assassinat de Rabin a aussi montré que le processus de paix est une aventure difficile. Rabin a été assassiné par un Juif qui se réclamait de l’idéologie des partisans du Grand Israël. Comme vous le savez, Sharon a lui-même été l’objet de la même sorte d’incitation à la violence physique. Je pense que l’échec de Camp David était dû en partie au fait qu’Arafat avait peur de s’attirer une même haine de la part de Palestiniens ou d’autres Arabes. Tout ceci montre que, bien qu’une vaste majorité des deux parties, y compris le monde arabe, s’accorde sur les paramètres généraux du statut final, les sacrifices et les ruptures nécessaires pour y arriver sont considérables. Les derniers jours du retrait de la Bande de Gaza annoncent la reprise du contrôle de ces terres par les Palestiniens. Pourriez-vous commenter le déroulement de l’opération ? Tout d’abord, le retrait de Gaza s’est effectué malgré les prédictions apocalyptiques de certains. Il s’est déroulé de manière impeccable, rapide, et sans effusion de sang. Il y a eu un peu de violences, mais celles-ci avaient bien été anticipées. Je crois que ce qu’il faut en retirer, c’est que l’armé et la police étaient très bien préparées. Le retrait a été exécuté avec beaucoup de professionnalisme. Israël a donc passé dignement le test de la démocratie : l’Etat de droit a été respecté, la majorité au Parlement a pris une décision, et le gouvernement l’a mise en œuvre. La deuxième leçon, c’est qu’effectivement, évacuer des colonies, c’est pénible. Pour les individus concernés, c’était certainement une tragédie personnelle. On ne peut pas nier la tristesse des familles contraintes à quitter leur maison. Pour beaucoup d’enfants, c’était le seul endroit où ils avaient vécu. Et pour certains des Juifs évacués, cette opération avait une résonance encore plus particulière, parce qu’ils avaient déjà dû quitter le Sinaï. Mais d’un autre côté, cela n’a
pas engendré de tragédie existentielle. Et je crois qu’un
des bénéfices du retrait a été de démontrer
que sous certaines circonstances, il est possible d’évacuer
des colonies dans le cadre d’un marché qui aille dans le
sens de l’objectif final : la coexistence des deux Etats. D’une part, le gouvernement israélien a compensé les colons. De l’autre, la Communauté internationale met en place un programme sous la houlette de l’Envoyé spécial du Quartet (James Wolfensohn, ndlr). Il est question en premier lieu de quelques mesures politiques concernant notamment la liberté de mouvement et l’ouverture des frontières de Gaza vers l’extérieur, qui sont en train d’être finalisées. L’autre dimension des mesures de la Communauté internationale, c’est la mise en œuvre d’un programme économique de grande envergure qui doit aider l’Autorité Palestinienne à démontrer que la vie des gens s’améliore. Le départ israélien est non seulement une occasion de montrer que les Palestiniens peuvent gérer leurs affaires eux-mêmes, mais aussi que cela peut changer la vie des habitants des Territoires. A ce niveau, la perspective à court terme est de reconstruire Gaza, un lieu caractérisé par des infrastructures déficientes, une surpopulation, et une croissance démographique qui doit être la plus élevée du monde. Il faut changer tous ces paramètres. C’est à cela que l’on va s’employer maintenant : rebâtir l’infrastructure, construire davantage de logements, réparer les voiries, permettre une meilleure gestion des ressources rares telles que l’eau, construire un port qui permette d’exporter des produits, permettre aux Palestiniens de redémarrer l’agriculture, etcetera. Le retrait et le redémarrage économique de Gaza sont associés à la Feuille de route. Celle-ci stipule que les deux parties procèdent en parallèle, alors qu’en pratique, chacun semble attendre de l’autre qu’il fasse le prochain pas. Dès lors, les avancées sur le terrain ne s’effectuent ni dans l’ordre, ni selon le calendrier proposé par le Quartet. Pensez-vous qu’il soit temps de réviser la Feuille de route ? Non, je ne pense pas. Je pense que la Feuille de route reste le seul guide acceptable parce qu’elle comprend une phase de mise en confiance et de rétablissement d’une situation plus ou moins à ce qu’elle était avant le conflit. En essence, elle demande aux Palestiniens de cesser toute violence terroriste et de créer une situation où seule l’Autorité a le contrôle de la violence légitime. D’autre part, elle demande à Israël d’arrêter de créer des faits sur le terrain qui peuvent mettre en péril l’idée même des deux Etats. Et puis, quand la confiance a été rétablie et que le niveau de violence a baissé de manière drastique, on peut commencer à envisager la construction. C’est ce qui est déjà en train de se faire : la construction des institutions palestiniennes, la revitalisation des colonies, etcetera. Ceci mène les parties vers une situation qui offre une base pour la construction d’un Etat palestinien et les négociations de ce qui devrait être le statut final. Il est clair que le point central de la Feuille de route est le parallélisme dans les obligations. Et là, la Communauté internationale est dans le devoir de faire plus. Son rôle, et en particulier celui du Quartet, est de superviser la mise en œuvre et de vérifier que les parties respectent leurs engagements. La Communaute internationale ne l’a pas assez fait pour des raisons diverses. Mais c’est la voie étroite pour remettre la machine en route. Cela étant dit, on ne peut pas dire que les Palestiniens n’ont rien fait en matière de réforme économique et d’élections. Il est vrai que ce qui était prévu, c’était des élections législatives, et pas des élections présidentielles. Mais ils ont démontré une structure démocratique. S’il y a des élections en janvier, c’est une partie de la mise en œuvre de la Feuille de route. Si l’armée israélienne se retire des villes, cela en fait aussi partie. Il n’y a pas que des grands pas à faire, il y a en aussi des petits, qui seraient de nature à remettre les choses sur les rails. Concernant l’après élections législatives palestiniennes, certains s’attendent à une victoire du Hamas, une organisation qui figure toujours sur la liste des organisations terroristes. Quelle serait alors la position de l’Union Européenne ? Je pense qu’il est contre-productif de remettre
en question le droit du Hamas de participer aux élections. En intervenant
de l’extérieur dans le processus démocratique et en
se faisant le champion d’un parti, on risque justement de faire
perdre des voix à ce dernier. Le rôle de la Communauté internationale, c’est de s’exprimer au niveau des principes. Plutôt que de nous adresser à un parti, nous devons dire à tous ceux qui participent: « si vous voulez que nous validions vos élections, il faut que tout le monde joue le jeu de la démocratie. Et pour cela, on ne peut pas tenir un fusil d’une main, et un bulletin de vote de l’autre. Il faut choisir. » Mais ceci ne peut être que notre avis. Sinon, on est en contradiction avec l’idée même d’encourager un processus démocratique. Cela dit, quand on parle de la victoire du Hamas, que veut-on dire ? Cela dépend de comment on définit la victoire. Une majorité absolue au Parlement ? C’est peu probable, mais ce serait intéressant de voir quelle serait alors l’attitude du Hamas. Imaginez qu’ils doivent former un gouvernement : je pense que ce scénario les embarrasserait beaucoup. N’oublions pas que l’Autorité palestinienne est engagée dans des négociations avec des paramètres précis. En prenant des responsabilités gouvernementales, le Hamas reconnaîtrait donc implicitement Israël. Alors, il ne faut pas sous-estimer le problème, mais il ne faut pas non plus en faire une sorte d’épouvantail qui empêcherait d’agir. Agissons au contraire rapidement. Une des meilleures façons de diminuer l’impact des radicaux dans une élection, c’est de faire en sorte que les modérés et les modernistes puissent être reconnus pour un certain nombre de réussites. Vous savez, le succès du Hamas est dû en grande partie à la corruption et aux divisions qui ont caractérisé le régime précédent. Face à cela, la popularité du Hamas provient du fait qu’il est perçu comme le fournisseur incorruptible de services sociaux importants à une population complètement appauvrie. C’est souvent de l’exclusion sociale et de la frustration des gens que les phénomènes d’extrémisme se nourrissent. Dans nos pays aussi c’est l’hideuse leçon des partis fascistes. Plus vous donnez aux gens un espoir et quelque chose à sauver, et moins vous devez craindre la montée des extrémismes. Comment l’Union européenne effectue-t-elle son rôle au sein du Quartet et quelle est la spécificité de sa diplomatie ? L’Union européenne est avant tout un acteur sur la scène internationale et un des piliers du processus politique, économique et social dans l’évolution du Moyen-orient. Les principes qui guident sa politique étrangère sont la Légalité internationale, l’Etat de droit et les Droits de l’Homme. Cela ne nous empêche pas d’être pragmatiques et efficaces dans nos discussions avec nos partenaires du Quartet et dans nos interventions sur le terrain. Quand on nous le demande, nous jouons le rôle de catalyseur, de guide et d’acteur sur le terrain pour faciliter la mise en œuvre d’accords auxquels les parties sont arrivées. Notre ambition n’est pas d’imposer un règlement, mais de le faciliter. C’est l’essence même du rôle qui nous est imparti dans la Feuille de route, et c’est l’approche que nous avons suivie depuis le début. Vous savez comme moi que dans un conflit, sauf à intervenir militairement comme on l’a fait dans les Balkans, il faut agir en favorisant les accords des parties. Et nous offrons des incitants dont les parties profitent déjà. Ces incitants sont d’appartenir au cercle proche des voisins de l’Union Européenne et de bénéficier de relations commerciales, d’aide économique et financière, et de l’accès à l’éducation et à la culture. Tout cela, c’est la mission de l’Union Européenne. L’Union européenne manque-t-elle d’outils pour agir sur le terrain ? Non, il n’y a pas un manque d’outils. Sur le plan financier, chaque année, nous avons probablement près d’un milliard d’euros à disposition de tous les programmes d’assistance de la Communauté internationale. Nous avons tout ce que les ONGs font en matière de contact entre sociétés civiles. Nous avons un projet ambitieux d’assistance aux services de sécurité palestiniens. Et d’un autre coté, nous avons un programme de voisinage précieux à Israël. Il nous permet de donner à Israël aussi des perspectives d’appartenir à un monde industrialisé proche du sien. Vous savez qu’en matière scientifique et technologique notamment, Israël coopère avec les pays de l’Union européenne de manière unique pour un pays non-membre. Est-ce le premier pas d’Israël vers l’accession à l’Union européenne ? Cela n’est pas à l’ordre du jour, et je ne pense pas que du côté Israélien on en soit là. Mais on a le temps de réfléchir. Quelle est la position actuelle de l’UE sur le Mur de séparation ? La position de l’Union est très claire et n’a jamais varié : si Israël considère avoir besoin de construire cette barrière pour sa sécurité, c’est son choix. Nous considérons simplement qu’il doit le construire sur son territoire et pas sur celui des autres. Pour des raisons légales, mais aussi pour des raisons humanitaires. Parce que l’impact sur la vie quotidienne des Palestiniens est terrible – je peux vous l’assurer, je l’ai vu de mes yeux. Pour le reste, nous ne pensons pas, nous Européens, que l’avenir est dans la construction du Mur. Nous avons tout fait dans les cinquante dernières années pour abattre les murs. Mais cela ne relève que du choix des Israéliens. Notre seul message est que la construction doit respecter la Légalité internationale, et éviter les répercussions humanitaires qu’elle peut avoir sur les Palestiniens. Pour conclure, que pouvons-nous faire en tant que citoyens européens pour favoriser le Processus de paix ? Il faut parler à l’opinion publique, des deux côtés. Il faut s’engager. Ce que les Palestiniens comme les Israéliens ont besoin de savoir, c’est qu’ils ne sont pas seuls, que l’on comprend leur difficulté et leurs dilemmes, mais que ni la sécurité d’Israël, ni la sécurité des Palestiniens, ni le bien-être des deux peuples ne sera assuré par un jeu à somme nulle. C’est tout. En Europe aussi, on a fait des sacrifices sur des ambitions nationales et sur des frontières, mais on s’en est trouvé mieux. |