Interview du Professeur YARON EZRAHI,
Université Hébraïque de Jérusalem

Réalisée le 5 avril 2006
Par Coralie Stalberg, Daphné Gellert et Sandrine Resler


Votre combat me rappelle des souvenirs de mon propre engagement
pendant mes études. C’est un travail important et encourageant,
et je veux croire que vous servirez d’exemple à d’autres étudiants.


Pour analyser les résultats du scrutin des élections du 28 mars 2006, l’équipe de Kesher s’est adressée à Yaron Ezrahi, professeur en Sciences politiques à l'Université Hébraïque de Jérusalem. Outre un impressionnant parcours académique, le Professeur Ezrahi s'est montré un fervent partisan d’une résolution pacifique au conflit israélo-palestinien et a contribué à une critique très pertinente du système éducatif en Israël.

Yaron Ezrahi a obtenu le National Jewish Book Award en 1997 pour son ouvrage “Rubber Bullets, Power and Conscience in Modern Israel”. Cet ouvrage est une réflexion sur l'évolution de l'ethos collectiviste sioniste vers l'individualisme contemporain. L’auteur y analyse entre autres les conséquences sur la jeunesse du service militaire obligatoire et de la menace du terrorisme.

Professeur Ezrahi, ces élections ont connu le taux de participation le plus faible de toute l’histoire d’Israël. Comment expliquez-vous cette apathie chez les électeurs israéliens ?

Comparée aux dernières élections, la différence est seulement de cinq pourcent. Je ne lui accorde pas tant d’importance. À mon avis, cela représente deux choses : d’une part un déclin généralisé du taux de participation dans les démocraties occidentales, et d’autre part l’effet des trop nombreux cas de corruption au sein du gouvernement israélien, qui ont contribué à une certaine indifférence. Néanmoins, je ne vois pas cela comme une tendance majeure, ni comme un phénomène irréversible.

En tant que professeur d’université, percevez-vous également cette tendance générale dans le milieu étudiant ?

Je n’y ai pas particulièrement prêté d’attention. Cependant, il semblerait qu’il y ait davantage d’apathie chez les jeunes. Cela est dû au système d’enseignement israélien qui n’a pas été en mesure de promouvoir une éducation démocratique et civique. Espérons que cela s’améliore avec le nouveau gouvernement. En tout cas, sous le gouvernement qui était majoritairement de droite, l’éducation était au nationalisme, pas à la citoyenneté. Cela a sans aucun doute contribué à la situation actuelle.

Quelle a été l’influence sur les résultats des élections des clivages socioculturels de la société israélienne (entre électeurs arabes et juifs, ashkénazes et sépharades, expansionnistes et pacifistes, russes et non-russes)?

En ce qui concerne les Juifs ashkénazes et sépharades, je n’ai pas vu une grande différence. La seule question était de savoir si des Juifs ashkénazes ou sépharades voteraient pour un premier ministre marocain. Il y avait un débat en ce qui concernait le soutien à Peretz, le chef du parti travailliste. En fait, certains ont quitté le Parti travailliste parce qu’ils ne voulaient pas voter pour un dirigeant syndicaliste, d’autant plus que son style de leadership et sa manière de s’exprimer bruyamment ne sont pas très européens. Ceci a dérangé certains juifs ashkénazes, mais aussi des juifs orientaux, qui ont quitté le parti. En effet, il y a une certaine tendance parmi les juifs orientaux à voter pour des Premiers ministres polonais ou pour des anciens généraux. Cependant, cette tendance n’est pas très largement répandue.

En ce qui concerne les électeurs russes, il faut se rendre compte que le parti de Liberman a principalement attiré la sympathie de ce segment de l’électorat. Quand Sharon était encore au pouvoir, les Juifs russes le soutenaient car ils voulaient, sans vouloir généraliser, un Brejnev juif : un dirigeant capable de mener le pays d’une main forte, à la façon russe, pas tout à fait démocratique… Suite à l’incapacité de Sharon, ils sont arrivés à la conclusion que Liberman, qui tient un discours agressif contre les Arabes et qui prône l’usage de la force, était leur alternative. Je ne suis pas le seul à penser qu’il faille du temps avant que ces immigrants ne s’habituent à l’idée d’un gouvernement bâti sur des principes démocratiques. Dans une démocratie, un leader n’est pas sensé être tout-puissant!

Pour ce qui est de la question de la résolution du conflit israélo-palestinien, le résultat majeur de ces élections est le fait que le public israélien – ou du moins la plupart des adhérants du Meretz et de Kadima -, ait accepté l’idée que les implantations sont dans l’ensemble un fardeau insupportable. Et ce autant pour la sécurité que pour que pour l'économie sociale et la position d'Israël au sein de la Communauté internationale. Cette constatation, le futur Premier ministre Olmert l’a d’ailleurs soulignée ce 5 avril.

Ces élections ont donc été un référendum sur les implantations, et le résultat a été un refus clair et net de leur maintien, et la volonté d’en démanteler la plupart. Ceci constitue un changement historique dans l’attitude des électeurs israéliens. Le démantèlement est donc le mandat principal de ce gouvernement.

Le deuxième grand résultat de ces élections porte sur la justice sociale: pour la première fois en quarante ou quarante-cinq ans, ce thème est devenu central, tout autant que la question de la sécurité et du conflit israélo-palestinien.
De la sorte, le nouveau gouvernement aura comme mandat de s’engager et non pas de se désengager de la question palestinienne, et d'évacuer les implantations. Mais il devra aussi s’atteler à améliorer la condition des couches les plus pauvres de la société israélienne. Le fossé thatchérien entre les riches et les pauvres s’est élargi. Cela explique en partie la grande défaite de Netanyahou.

Un changement fondamental s’est produit dans la classe politique : il n’y a plus de héros militaires qui dominent la scène. À présent, nous assistons à une certaine normalisation de la scène politique avec l’arrivée d’une génération de civils plus jeunes. Comment les Israéliens perçoivent-ils ce virage ?

Il s’agit d’un nouveau choix. La nouvelle génération composée notamment de Olmert, Netanyahou et Peretz démontre que les dirigeants militaires comme Barak ne doivent pas trouver de relève. Aucun des trois n’a été général ou chef d'état-major.
On s’oriente vers un leadership civil, comme l’illustre Peretz en devenant Ministre de la défense. Ceci est en fait le signe que la société israélienne se sent plus rassurée militairement, mais également davantage concernée par les affaires intérieures du pays.

La victoire du Hamas n’a pas vraiment influencé la campagne électorale…

Les Israéliens ne considèrent pas que la partie adverse soit prête pour des négociations. Abu Mazen est considéré comme trop faible, et le Hamas comme belligérant. Cela ne change donc pas la donne pour l’instant ; les choses pourraient changer dans le futur.

Que pensez-vous du score important du Parti des pensionnés?

Il y a différents aspects… Certains jeunes se sont dits, « je ne peux voter ni pour Peretz, ni pour Olmert. Ils ne méritent pas mon estime, ils sont corrompus. Alors je vais voter pour la défense des droits de ma grand-mère et pour les pensions des personnes âgées ». Il y a une sorte d’humour dans cela, mais en même temps une protestation. Je pense que c’est tout cela à la fois : humour, protestation, compassion.

Comment prévoyez-vous la politique de l’enseignement, avec un gouvernement de coalition Kadima - Travaillistes ? Et quelle est votre analyse personnelle quant aux réformes qui doivent être entreprises ?

On verra bien ce qui arrivera quant à l’enseignement… Le Ministère de l’enseignement a été désastreux pendant ces dernières années à cause de Limor Livnat. Je ne pense pas qu’elle ait un diplôme, je ne sais pas si elle a fini l’école secondaire… Mais en tout cas elle n’a pas étudié à l’université et elle a été un désastre pour le système d’enseignement qui a perturbé le fonctionnement d’importantes institutions traditionnelles.
Pour moi, n’importe quel ministre qui viendra après elle sera une bénédiction. En fait, son apport le plus important est très négatif : elle a mis au point un dangereux système de nominations politiques par la mise en place de comités responsables de l’éducation supérieure. Ainsi, elle a très fort contribué à la politisation de l’éducation en Israël.
Israël a récemment gagné des prix Nobel dans les sciences exactes et sociales, mais c’est en fait le résultat des politiques passées. Je pense que les coupes budgétaires de l’éducation supérieure ont été corrigées, et surtout qu’il faut encourager les gens talentueux dans leurs recherches pour éviter la fuite des cerveaux.
Un pourcent de l’ensemble des publications scientifiques mondiales est dû à des auteurs israéliens, ce qui est énorme proportionnellement à la population. Israël est également considéré comme une puissance en matière d’informatique et de programmation. Il est important que le gouvernement crée les conditions nécessaires à l’épanouissement de la matière grise israélienne.
Il faut également prévoir des fonds pour les systèmes d’enseignement palestinien et arabe, qui sont systématiquement discriminés. Et il faut arrêter de subsidier le secteur éducatif religieux, dont les enseignants refusent de donner des cours d’éducation civique.
Voilà trois objectifs à réaliser.
Par ailleurs, redéfinir le budget signifie entre autres une augmentation salariale des enseignants. Il est vrai qu’actuellement les salaires n’encouragent pas une carrière dans l’enseignement.

Pensez-vous que la future coalition entre Kadima et les Travaillistes sera stable ?

Le fait qu’Olmert soit plus faible que Sharon rendra la coalition moins stable, mais ce sera une coalition avec une majorité solide. Ils ne mèneront pas toutes les réformes voulues par Peretz, mais ils en mèneront tout de même assez pour qu’il puisse dire qu’il a imposé sa marque. Ce sera suffisant pour qu’il veuille rester au gouvernement.


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